Charles Lapicque, peintre : biographie, style et œuvres d’un inclassable de la Nouvelle École de Paris

Charles Lapicque (Theizé, 6 octobre 1898 – Orsay, 15 juillet 1988) est un peintre français de la Nouvelle École de Paris, à la croisée de la science, de la figuration et de la couleur vive. Ingénieur de formation, docteur en physique optique, il a construit une œuvre singulière sur soixante ans, reconnue par André Breton comme celle de « l’un des dix plus importants artistes vivants » en 1961. Ce que cet article vous dit sur lui :
- une biographie entre science et peinture
- son style : espace pictural, couleur et figuration gestuelle
- ses thèmes majeurs : marines, régates, chevaux, mythologie, histoire
- ses collections publiques et sa cote sur le marché de l’art
D’ingénieur à peintre : une biographie hors norme
Charles Lapicque naît à Theizé dans le Rhône, fils adoptif de Louis Lapicque, professeur de physiologie générale à la Faculté des sciences de Paris. Son enfance se partage entre Épinal et la Bretagne — près de Paimpol — où il passe chaque été. Musique (piano, violon), dessin et sciences forment le socle d’une éducation plurielle.
Mobilisé dans l’artillerie de campagne de 1917 à 1919, il reçoit la Croix de Guerre et acquiert une connaissance pratique des chevaux qui se retrouvera des décennies plus tard dans ses peintures équestres. Après la guerre, il entre à l’École centrale des arts et manufactures de Paris, peint ses premiers paysages en 1920, puis mène une double vie d’ingénieur électricien et de peintre du dimanche. Il s’installe à Paris en 1924.
À la faculté des sciences, il obtient une licence puis soutient une thèse de doctorat sur la perception des couleurs sous la direction de Charles Fabry. Ce détour scientifique est fondateur : ses recherches sur les effets du rouge, du bleu et de l’orange dans l’espace visuel nourriront directement son travail pictural jusqu’à la fin de sa vie. Découvert par la galeriste Jeanne Bucher, il abandonne l’ingénierie en 1928 et réalise sa première exposition personnelle à la Galerie Jeanne Bucher en 1929.
En 1939-1940, mobilisé au CNRS, il travaille sur la vision nocturne et le camouflage aux côtés d’Antoine de Saint-Exupéry. Il participe en 1941 à l’exposition des « Vingt jeunes peintres de tradition française » organisée par Jean Bazaine — première manifestation avant-gardiste sous l’Occupation, dans un contexte où le régime nazi multiplie les condamnations de « l’art dégénéré ». Lapicque et son épouse Aline seront reconnus Justes parmi les nations pour avoir caché des Juifs pendant la guerre.
En 1943, il abandonne définitivement son poste à la faculté pour se consacrer entièrement à la peinture. Contrat avec la Galerie Louis Carré, expositions à Paris et à l’étranger, prix Raoul Dufy à la Biennale de Venise en 1953, Grand Prix national de peinture en 1979 : la reconnaissance institutionnelle suit une trajectoire régulière jusqu’à sa mort à Orsay en 1988.
Le style de Charles Lapicque : couleur, espace et figuration gestuelle
Ce qui distingue lapicque charles peintre de ses contemporains, c’est la cohérence entre sa démarche scientifique et sa pratique picturale. Ses recherches sur la perception chromatique lui ont révélé que le bleu crée une sensation de proximité et de solidité, tandis que le rouge, l’orange et le jaune génèrent une impression de recul — une inversion totale de la convention classique où le bleu est le ciel lointain. Cette découverte fonde son travail sur l’espace pictural : Lapicque ne peint pas l’espace tel qu’il est, mais tel que l’œil le reconstruit.
Son style évolue par phases nettes. Entre 1939 et 1943, ses Figures armées et sa Vocation maritime jouent un rôle décisif dans le développement de la peinture non figurative française — Jean Guichard-Meili les comparera au rôle joué par Les Demoiselles d’Avignon dans l’aventure cubiste. À partir de 1946, avec ses séries de Régates et de marines, Lapicque multiplie les entrelacs et les boucles, inaugurant une figuration gestuelle intensément colorée qui deviendra la signature de son œuvre. Il retourne à la figure humaine en 1947, aux guerriers et aux rois de France en 1950-1953, aux scènes équestres entre 1949 et 1951.
Le résultat est une peinture de figuration libérée des contraintes de la représentation académique, où la couleur vive structure l’espace autant que la ligne, et où le geste du peintre reste visible dans la toile. André Breton y voyait une originalité foncière ; Lydia Harambourg, dans son dictionnaire de l’École de Paris, soulignait sa façon de « progresser à contre-courant ».
Les grands thèmes de son œuvre
L’œuvre de Charles Lapicque s’organise autour de quelques séries thématiques que l’artiste a explorées en profondeur, souvent sur plusieurs années :
Marines et régates : La Bretagne, qu’il retrouve chaque été depuis l’enfance, nourrit sa vision de la mer. Ses marines — courses nautiques, voiliers, lagunes bretonnes — ne sont jamais des vues documentaires mais des recompositions de lumière et de mouvement. Peintre officiel de la Marine depuis 1948, il embarque et peint les côtes algériennes en 1951.
Chevaux et scènes équestres : Fréquentateur assidu du steeple-chase d’Auteuil, il développe entre 1949 et 1951 une série de toiles équestres d’une grande intensité graphique, prolongées dans des dessins et gouaches tout au long de sa carrière.
Mythologie, histoire et guerriers : Les Plantagenêts, Attila, Gengis Khan, Jeanne d’Arc traversant la Loire, Henri IV, Henri III — Lapicque convoque l’histoire de France et la mythologie comme matière picturale, non comme illustration. La commande d’un dessin d’armure en 1950 l’engage dans une longue série de Guerriers, princes et rois de France.
Venise et le voyage : Lauréat du prix Raoul Dufy à Venise en 1953, il y retourne à quatre reprises. Les façades d’église, les jardins, les lagunes vénitiennes donnent lieu à des séries lumineuses très prisées des collectionneurs.
Collections publiques et présence institutionnelle
Des œuvres de Charles Lapicque figurent dans de nombreuses institutions publiques en France et à l’étranger.
| Pays | Musées |
|---|---|
| France | Centre Pompidou (Paris), Musée d’Unterlinden (Colmar), Musée des Beaux-Arts (Grenoble, Dijon, Nantes, Quimper) |
| Europe | Bruxelles, Copenhague, Essen, Munich, Stuttgart |
| Amérique du Nord | New York, Ottawa, Toronto |
Le Centre Pompidou conserve une dizaine d’œuvres cataloguées, dont Balise et amer (1951), En pleine course (1950) et La mer (9) (1948). Le musée des Beaux-Arts de Quimper, le musée d’Unterlinden et le musée de la Lorraine possèdent également des ensembles significatifs.
Cote de Charles Lapicque sur le marché de l’art 🎨
La cote Charles Lapicque a progressé de manière soutenue depuis sa disparition en 1988. Les grandes toiles colorées des années 1950–1960 sont les plus recherchées, notamment les marines, les scènes équestres et les guerriers. Un tigre aux couleurs pop de 1961, estimé 35 000 à 45 000 livres sterling chez Sotheby’s à Londres, s’est adjugé 280 000 livres, illustrant les surprises que peut encore réserver le marché.
Les peintures de format important peuvent dépasser plusieurs centaines de milliers d’euros en vente publique. Les dessins, gouaches et lithographies signés offrent des points d’entrée plus accessibles, entre quelques milliers et 20 000 euros selon la technique, la date et la rareté. Les projets de tapisserie et les œuvres sur papier des années 1960–1970 connaissent un regain d’intérêt régulier.
L’œuvre de Lapicque, longtemps perçue comme difficile à classer entre figuration et abstraction, bénéficie du retour en grâce de la peinture figurative depuis les années 2000. Sa double identité d’artiste et de scientifique, sa rigueur théorique sur la couleur et son parcours atypique continuent d’attirer collectionneurs privés et institutions qui voient en lui un chaînon essentiel de la peinture du XXe siècle française.

